Les arrêts de bus soviétiques de Zurab Tsereteli en Abkhazie

Dans les années 1960, le jeune artiste géorgien Zurab Tsereteli travaille sur plusieurs arrêts de bus le long de la mer Noire, autour de Gagra, Pitsunda et Novy Afon. Plutôt que de simples abris, il en fait des sculptures : coquillages, poissons, vagues et formes organiques. Leur présence surprend d’autant plus qu’elles surgissent au bord des routes, entre forêt, montagne et mer, là où l’on attendrait une architecture ordinaire.

Photographiés en 2016.

Vue extérieure d'un arrêt de bus soviétique en Abkhazie Vue rapprochée d'un arrêt de bus soviétique en Abkhazie Vue intérieure d'un arrêt de bus soviétique en Abkhazie

De l’arrêt de bus à l’œuvre monumentale

Tsereteli deviendra l’un des grands noms de l’art monumental géorgien et soviétique, avant de réaliser à Tbilissi la Chronicle of Georgia, que je présente dans mon livre sur la ville, entamée en 1985 : des colonnes et reliefs gigantesques retraçant l’histoire de la Géorgie. Les arrêts de bus appartiennent à une période bien plus précoce de son parcours, mais on y devine déjà cette volonté de faire fusionner sculpture, architecture et espace public.

Leur intérêt dépasse d’ailleurs le seul nom de Tsereteli. Ils s’inscrivent dans un phénomène bien plus large : à travers toute l’URSS, des centaines d’arrêts ont été conçus sous des formes extrêmement diverses — j’aurai d’ailleurs le plaisir d’en présenter d’autres séries. Leur petite taille et leur statut secondaire semblent avoir laissé aux architectes sous le régime une liberté inhabituelle : l’infrastructure la plus banale devenait, paradoxalement, un espace d’expérimentation.

Arrêts de bus de la côte abkhaze, entre Gagra, Pitsunda et Novy Afon 2016.

Art, architecture et espace public

La côte de la mer Noire était l’une des grandes destinations balnéaires soviétiques, et Gagra, Pitsunda ou Novy Afon incarnaient un idéal de loisir et de modernité. C’est dans ce décor que les arrêts imaginés par Tsereteli prennent tout leur relief : leurs motifs marins répondent à leur environnement et donnent à une route ordinaire une identité presque théâtrale.

Faire dialoguer architecture, sculpture et peinture n’est évidemment pas né en URSS. Au XXe siècle, Le Corbusier développe notamment l’idée d’une « synthèse des arts », où plusieurs disciplines participent d’un même ensemble plastique. Sa propre pratique, peinture, sculpture, tapisserie ou émail, nourrit directement son architecture.


En Union soviétique, l’espace public sert aussi d’instrument politique et culturel : reliefs et décors y transmettent récits idéologiques ou symboles régionaux. Mais les arrêts de bus révèlent quelque chose de plus discret : des architectes et artistes utilisant un objet modeste pour expérimenter formes, matériaux et rapports au paysage.

Des infrastructures devenues archives

Le territoire dans lequel je photographie ces architectures en 2016 n’est plus celui qui les a vues naître. Après la disparition de l’URSS et la guerre de 1992-1993, l’Abkhazie échappe au contrôle de la Géorgie et fonctionne depuis comme un territoire séparatiste de facto. Son indépendance, reconnue par la Russie en 2008, ne l’est ni par la Géorgie ni par la grande majorité de la communauté internationale ; l’Union européenne continue de considérer l’Abkhazie comme faisant partie du territoire géorgien dans ses frontières internationalement reconnues.

Photographier ces arrêts revient ainsi à documenter bien davantage que d’étranges constructions soviétiques. Plusieurs temporalités s’y superposent : leur création, l’âge d’or du tourisme soviétique le long de la mer Noire, les bouleversements qui suivent la disparition de l’URSS, puis leur lent vieillissement, d’autant plus marquant que Zurab Tsereteli lui-même s’est éteint en 2025 à Moscou.

Le béton se fissure, les motifs s’effacent, la végétation gagne les structures. Certaines ont perdu leur fonction, d’autres servent encore, l’un d’eux est même devenu une épicerie. Autrefois éléments ordinaires d’une infrastructure publique, elles sont devenues des objets patrimoniaux, historiques et photogéniques.

C’est cette bascule qui m’intéresse dans ces images réalisées en 2016. Je ne cherche pas seulement leur étrangeté, mais ce qu’elles racontent d’un territoire, ce qu’il voulait raconter de lui-même. Un arrêt de bus paraît dérisoire face aux grands monuments qui seront construits par la suite, ou aux reliefs de la Chronicle of Georgia ; il constitue peut-être pourtant une archive plus intime : un lieu traversé, utilisé, pour se rendre à un autre point.

Cette concentration de formes sur la côte abkhaze éclaire, en réalité, une histoire plus vaste : celle de l’art intégré au quotidien soviétique. Une société ne raconte pas son histoire uniquement dans ses monuments officiels : elle la laisse aussi dans ses routes, ses stations et ces petits bâtiments que l’on regardait éventullement quelques instants , en attendant un bus.

Open Edition

Les arrêts de bus soviétiques

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La coquille

Les Créatures marines

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