Il est des sujets sur lesquels je préfère ne pas me prononcer trop tôt : l’intelligence artificielle appliquée à la création d’images en est un. J’ai longtemps observé, lu, écouté depuis ma position de photographe, mais aussi depuis celle d’un diplômé d’école d’informatique qui a toujours maintenu une veille attentive sur les évolutions technologiques. Aujourd’hui, avec plus de trois ans de recul sur l’IA générative, je veux enfin mettre en mots ce que je pense, non pas pour alimenter un débat de plus, mais pour expliquer en quoi elle touche au cœur de mon travail, et pourquoi elle ne peut qu’être fondamentalement absente de mes photographies.
Pour ouvrir cet article, j’ai choisi une photographie prise lors de mon dernier voyage au Sri Lanka. Elle incarne ce doute que l’IA peut désormais faire naître dans l’image, jusqu’au possible désenchantement du réel. Pourtant, lors de la découverte par hasard de ce cinéma, l’émerveillement était intact et le plaisir d’en apporter cette image, aussi.
L’expérience du voyage comme source irremplaçable
Mon travail repose sur une conviction simple, mais qui engage tout le reste : la réalité que je montre a existé avant que je la photographie. Elle existera, ou n’existera plus, ou existera autrement. Je me déplace vers des lieux en espérant qu’ils existent encore : que racontent-ils, que racontent les régions que je traverse pour y accéder ? Que vont-ils m’apprendre ? Qui vais-je rencontrer ? Que vais-je découvrir en chemin ? Le voyage est parfois plus important que la destination elle-même.
Derrière chaque image se trouvent des centaines d’heures de déplacement, à pied, en voiture, à moto, de recherche et de préparation. Plus de 80 pays traversés, dans des conditions souvent précaires impliquant des concessions et des renoncements … j’y reviendrai. Tout cela n’est pas le simple contexte de l’image : c’en est la substance.
On pourra observer que cette réalité passe à travers un objectif qui interprète les profondeurs, les perspectives, que des choix de cadrage, de lumière, de saison orientent le résultat, c’est vrai, et ces choix sont les miens. Mais ils n’effacent jamais l’expérience du voyage, ni ce qu’il apporte. La photographie n’en est que l’aboutissement visible.
Dans mon travail, une image est l’empreinte d’une présence, d’une rencontre entre mon regard et un espace qui a sa propre histoire. Introduire l’IA dans ce processus reviendrait à effacer la seule chose qui donne à mon travail sa raison d’être : la certitude que ce que vous regardez a existé.


L’IA comme révélateur d’une question ancienne sur la photographie
L’arrivée des outils de génération d’image a provoqué en moi plusieurs chocs successifs. Pas uniquement pour des raisons éthiques et économiques, mais parce que l’IA a posé, avec une brutalité nouvelle, une question que la photographie porte depuis ses origines : qu’est-ce qu’une photographie ?
Cette question n’est pas neuve. Dès le XIXe siècle, on débattait déjà de la nature du médium : document objectif ou interprétation subjective ? La réponse a toujours été les deux à la fois, et c’est précisément cette tension qui fait sa richesse. On a retouché, cadré, choisi, éclairé pour orienter la lecture. La manipulation de l’image n’est pas une invention du numérique. Mais il existait une limite implicite : il fallait qu’une lumière ait frappé un capteur activé par un déclenchement, qu’un sujet ait été là, devant l’objectif. L’IA a supprimé cette limite. Elle peut désormais générer des ruines plus poétiques que celles qui existent, des atmosphères et des sujets plus parfaits que n’importe quel lieu réel. C’est là que cette question revient avec une acuité nouvelle, touchant directement à ce que je cherche dans mon propre travail : le réel.
Certaines de mes photographies entretiennent délibérément une part de mystère, des espaces dont je tais la localisation, dont l’atmosphère frôle l’irréel. Comment maintenir ce mystère tout en affirmant que ces lieux sont bien réels, qu’ils ont bien existé, que je m’y suis rendu ? Comment défendre la vérité de l’expérience sans avoir à tout justifier, tout documenter, tout prouver, au risque de tuer précisément ce que la photographie cherche à préserver ?


La question du vrai et du faux dans un monde saturé d’images
Ce qui me préoccupe, ce n’est pas l’existence de l’IA en elle-même, mais la confusion qu’elle introduit dans notre rapport à l’image. Nous vivons dans un monde où distinguer l’information de la désinformation, le document de la fiction, est déjà difficile. L’IA ajoute une couche supplémentaire à cette opacité quand elle est utilisée avec ambiguïté en rapport au réel ou se faisant passer pour tel.
Quand un bâtiment qui n’a jamais existé peut être généré en quelques secondes, avec une histoire inventée, des textures réalistes, une atmosphère convaincante, comment le spectateur sait-il encore ce qu’il regarde ? Si cette ville fortifiée en plein désert existe vraiment, si ce photographe s’y est vraiment rendu, si ce photographe existe vraiment, si ce moment a réellement eu lieu ? Le doute porte sur celui qui l’a faite, sur le voyage, sur la réalité entière censée être derrière elle. C’est quelque chose de fondamental qui vacille : notre capacité à croire que certaines choses sont vraies parce qu’elles ont été vues, documentées, témoignées. Si l’image perd cette fonction testimoniale, c’est toute une forme de confiance dans le visible qui s’effondre. Photographier ne consiste pas seulement à montrer, mais à engager sa responsabilité dans ce qui est montré. Dans la sphère publique, il est aujourd’hui aussi simple de remettre en cause une vérité établie que de justifier une réalité avec quelque chose qui n’existe pas.
Pour un photographe dont le travail consiste précisément à montrer des architectures à l’abandon en voie de disparition, cette confusion est particulièrement grave. Je pense à des lieux que j’ai photographiés et qui ont disparu. Je pense à des pays traversés par des bouleversements géopolitiques profonds, dont l’architecture reflétait une époque révolue, certains de ces pays n’existent plus. Ces images prouvent que ces lieux ont existé, dans cet état et à ce moment précis. Si elles côtoient demain des images synthétiques qui leur ressemblent, qui les distinguera ? Et que reste-t-il alors de leur valeur testimoniale et patrimoniale ?

Ce que l’IA ne peut pas faire : la présence humaine en photographie
Les prompts ne savent pas voyager. Ils ne savent pas attendre, se tromper de route, renoncer à un lieu et en trouver un autre par hasard, passer des heures à espérer désespérément une lumière qui ne vient pas, ni dormir sous une tente par tous les temps pour pouvoir voyager plus longtemps. Ils ignorent ce que coûte d’y être : les mains engourdies par le froid, l’escalier qu’on négocie marche après marche en espérant qu’il tienne, le vent qui fouette le visage, la poussière qui gratte la gorge. Ils génèrent sans attendre, sans renoncer, sans espérer et sans jamais ressentir le poids du sol sous leurs pas, ni l’histoire qu’il porte.

Voilà bientôt vingt ans que je construis ce corpus, des déplacements, des détours, des obsessions passagères et des intérêts qui s’affinent et s’installent avec le temps. Ce travail ressemble parfois davantage à un journal intime qu’à un portfolio : il porte des humeurs, des doutes, des élans. Chaque série, Dogma, Structures & Déstructures et tout ce qui dort encore dans mes dossiers sans titre définitif est le résultat d’une interrogation qui revient toujours au même endroit : que dit un espace architectural de ceux qui l’ont construit, habité, quitté et qu’est-ce que tout cela dit de nous ? Il arrive que la réponse soit encore là, en personne. Quelqu’un qui n’est pas parti, le dernier habitant, l’ancien propriétaire, le voisin.


Il y a aussi tout ce qui ne se voit pas dans les images : les choix de vie accumulés, certains discrets, d’autres plus lourds à porter, pour que ces voyages restent possibles, pour le temps qu’ils prennent, les coûts physiques et financiers. Les renoncements qui se déposent quelque part, silencieusement, comme les tirages qui s’empilent, le doute quand plus rien ne vient à nous, pourquoi continuer ? On ne pèse pas ce genre de choses, mais ce poids s’inscrit dans chaque image d’une façon qui échappe à toute description technique. Ce n’est pas une question d’outil. C’est une question de présence au monde, d’un regard qui se construit dans la durée, d’une pensée qui s’affine avec les kilomètres au compteur de la vie.
L’IA peut imiter l’esthétique et ira plus loin encore, devenant autonome, produisant des œuvres avec une puissance de traitement inégalable. Mais elle ne peut pas traverser les étapes de vie qui précèdent le moment où l’on se retrouve devant un sujet et qu’on choisit de le photographier. Ma photographie possède une relation au temps, à la mémoire, à l’espace, à un cheminement artistique ; tout ce qui constitue l’image avant même qu’elle existe. Au bout du chemin, il y a, l’émerveillement.
S’affirmer : pourquoi l’authenticité devient une position artistique à part entière
À mesure que les images générées par IA se généralisent et atteignent un niveau de plus en plus avancé, une transformation silencieuse s’opère dans la valeur que je donne à mes photographies. Ce qui était autrefois implicite : le fait qu’une photographie puisse être ancrée dans la réalité, devient aujourd’hui une situation qu’il faut affirmer et expliquer.
Face à cette confiance qui se fragilise, un paradoxe naît : la prolifération de l’artifice redonne de la valeur à l’authentique et à l’imparfait. S’affirmer ne signifie pas déclarer « je n’utilise pas l’IA » : c’est une position insuffisante si elle reste purement défensive. Ce qui compte, c’est d’affirmer ce que le réel seul rend possible.
Prenons une image de la série « Dogma » ou de « Structures et Déstructures » : ce n’est pas simplement une photographie de lieu de culte ou de structure. C’est une « co-ïncidence » au sens fort du terme : un moment où deux réalités se sont rencontrées, celle du lieu et celle de ma présence portée par mon regard. Cette rencontre est unique. Elle ne peut pas être générée. C’est aussi ce que je cherche à saisir dans la démarche centrale de mon travail que j’appelle depuis plus de douze ans, L’esprit du lieu. Ce Genius Loci qui ne peut exister qu’ancré dans une géographie précise, dans une histoire singulière, dans la mémoire matérielle et immatérielle d’un espace.
La question à poser au spectateur n’est donc pas seulement esthétique, mais existentielle : est-ce que cela a eu lieu ? Et si la réponse est oui, si celui qui regarde sait que quelqu’un s’y est rendu, a attendu, a regardé, et jugé que cela valait d’être montré dans son cheminement, quelque chose de fondamentalement différent se produit. Quelque chose qui tient du témoignage, peut-être du document, certainement de la confiance.
C’est cette confiance que je veux construire, et maintenir, avec ceux qui regardent mon travail. Un lieu réel génère des émotions que rien d’artificiel ne peut légitimement revendiquer. Faire croire le contraire serait trahir ceux qui regardent.


Regard sur l’avenir de mon travail photographique
Je me pose parfois cette question : si je continue ce travail encore quinze ans, que penserai-je en regardant les images que je fais aujourd’hui, moi dont le regard a déjà tant évolué sur celles du début ?
Ce que je croyais simplement révéler à un moment devient, avec le recul, autre chose : un testament, un avertissement, parfois un renouveau. L’image révélera ce qu’elle portait sans qu’on le sache encore.
Mes photographies semblent parfois intemporelles : une pièce vide, une façade que le temps a rendue abstraite. Pourtant elles portent la marque irréversible du lieu et du moment où elles ont été prises, ainsi que de mon regard à cet instant précis. C’est cette certitude qui rend le choix de l’authenticité non seulement cohérent, mais nécessaire.
Ce texte n’est pas un refus de l’IA, mais l’affirmation de ce que je choisis de préserver dans mon travail pour toutes les émotions et témoignages qu’il véhicule.
Une vérité qui mérite, aujourd’hui plus que jamais, d’être affirmée et défendue.
